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( Documents Le Quotidien ) 28/09/2003
Deux Canyoneurs prévenus pour mise en danger
d’autrui
Le monde du canyon réunionnais est en ébullition. Une pétition
circule pour demander la réouverture de Bras-Rouge, un canyon incontournable
à Cilaos. Le préfet en a interdit l'accès suite à la mort, en 2002,
d'une randonneuse, victime d'une chute de pierres. L'affaire fait
d'autant plus de bruit que le vice-président de la Maison de la
montagne et le gérant de la société Ric-à-Ric ont emprunté le canyon
interdit en novembre dernier et ont été dénoncés par un autre canyoneur,
conseiller technique de la fédération française de montagne. Le
procès aura lieu le 7 octobre à Saint-Pierre.
Dominique Durand est prof d'EPS au lycée de Vue-Belle, à Saint
Paul. Régulièrement, ce moniteur fédéral de canyoning emmène ses
élèves descendre en rappel les cassés des rivières de la Réunion.
Co-auteur d'un ouvrage de référence, «Risques et sécurité en éducation
physique et sportive», celui qui est aussi vice-président de la
Maison de la montagne a rouvert des voies mythiques de notre île,
comme Bras-Magasin ou Bras-Mazarin.Dominique Durand est aujourd'hui
prévenu pour «mise en danger de la vie d'autrui avec risque de mort
immédiate ou risque d'infirmité permanente», délit passible d'une
amende de 15 000 euros et d'une peine d'emprisonnement d'un an.Son
procès, au tribunal correctionnel, est prévu à Saint- Pierre le
7 octobre. A ses côtés, Emeric Beaucheron, gérant de la société
de canyoning Ric-à Ric. Lui aussi un professionnel reconnu de la
place, qui risque en outre cinq ans d'interdiction d'exercer.Comment
ces deux spécialistes, qui ne comptent plus le nombre de sorties,
en sont ils arrivés là?
Un Accident mortel en avril 2002
Le 9 novembre dernier, ils encadrent une formation de monitorat
L'équipe de dix personnes choisit le canyon de Bras-Rouge, à Cilaos.
Or le lit de rivière est interdit d'accès depuis sept mois, suite
à un arrêté préfectoral. Le 3 avril, une randonneuse métropolitaine
de 53 ans a été tuée par une chute de pierre, sur le sentier de
Bras-Rouge qui traverse le lit.,
Le bureau de recherche géologique et minière de la Réunion (BRGM)
estime alors que « le risque existe toujours et probablement pour
plusieurs mois ».Alors, pourquoi courir un tel danger? « Il n'y
en avait aucun! Le risque à Bras-Rouge, c'est la montée d'eau en
cas de fortes pluies, pas les chutes de pierres. On l'a choisi parce
que c'est un canyon idéal pour les formations et parce qu'on avait
déjà fait l'autre canyon de Ci laos, Fleurs-Jaunes», explique Dominique
Durand « On n'a fait qu'anticiper sur la suppression d'un arrêté
qui était incohérent et injustifié et dont on pensait tous qu'il
était provisoire», renchérit Emeric Beaucheron.En effet, nombreux
sont les éléments qui montrent les errements de l'administration.
Bras-Rouge moins dangereux
Comme le stipule le guide juridique du canyonisme et des sports
de nature, « une interdiction doit impérativement être circonscrite
dans le temps et dans l'espace ». Ce n'est pas le cas aujourd'hui.
En outre, le canyon est interdit, mais le sentier sur lequel a eu
lieu l'accident est rouvert ! Plus, les canyoneurs quittent le lit
de la rivière dans un « échappatoire » plusieurs kilomètres avant
« le lieu du pète ». Le canyon des Trois-Salazes, juste au-dessus,
est autorisé alors qu'il présente des risques de chute de pierres
plus importants. La thèse d'un docteur en médecine, soutenue en
juin 2003 par Pierre Boyet, sur l'accidentologie dans les canyons
de la Réunion, montre d'ailleurs que le canyon de Bras-Rouge n'est
absolument pas le plus dangereux de la Réunion. Entre 1997 et 2002,
le peloton de gendarmerie de haute-montagne (PGHM) est intervenu
avec l'hélicoptère 61 fois pour secourir 129 canyoneurs. Sept personnes
sont décédées. Pas à Bras-Rouge. Les chutes de pierres qui ont justifié
l'arrêté préfectoral ? Elles ont causé des accidents à Sainte-Suzanne
(un mort en mars 2000) ou à Gaubert, en 1997 (deux blessés sérieux).
Deux canyons qui sont ouverts... La thèse montre encore que le nombre
de blessés est le plus important à Trou-Blanc, à Salazie, canyon
qui n'est pas fermé. Autres paradoxes : le canyon de Fleurs-Jaunes
est fréquenté tous les jours ; pourtant, les pratiquants le quittent
en empruntant le sentier de Bras-Rouge. Un agent du BRGM a emprunté
récemment le canyon en question, bénéficiant d'une dérogation, pour
étudier les sources d'eau chaude. Comme s'interroge le gérant de
Ric-à-Ric, « les cailloux ne sont pas dangereux pour tout le monde
?»
Des chutes de pierres partout
De façon plus générale, les signataires de la pétition, qui contestent
aussi la validité de l'arrêté, estiment que « les risques de chute
de pierres concernent toute l’île ». « La route de Cilaos est-elle
interdite pendant plus d'un an après les éboulements», demandent-ils
avec raison ? Si l'on prend en compte l'instabilité du sol réunionnais,
tous les canyons de l'île devraient être fermés.Aujourd'hui, Bras-Rouge
est encore fréquenté par de nombreux pratiquants, malgré l'interdiction.
Des touristes qui ignorent l'existence de l'arrêté. Ou des « gens
qui flirtent avec l'interdit et se mettent hors-la- loi car les
autorités compétentes n'ont pas réglé ce simple problème administratif
en temps et en heure», écrivent les signataires de la pétition.
Excès de pouvoir?
Si l'affaire a pris cette ampleur, c'est qu'Emeric Beaucheron
et Dominique Durand ont été dénoncés (lire ci-dessous). «On n'a
pas été pris en flagrant délit ; les gendarmes nous ont demandé
ensuite si effectivement on avait été dans le canyon. On aurait
pu mentir, personne n'aurait pu prouver le contraire. Mais on était
de bonne foi», assurent les deux professionnels, soutenus par leurs
confrères de la place. Il est certain que si le préfet attend un
avis du BRGM stipulant que les risques de chutes de pierres n'existent
plus dans Bras-Rouge, responsabilité que le bureau ne voudra et
ne pourra jamais prendre, le canyon restera fermé. Les professionnels
de la Réunion envisagent de porter plainte contre l'administration,
pour excès de pouvoir. Dans les Alpes, le Mont-Blanc tue chaque
année ; qu'attend le préfet de Haute-Savoie pour le fermer?
Laurent DECLALTRE
Gros plan Soutien des confrères.
Pour Bruno Saussau, gérant de la société de canyoning Run Evasion,
la fermeture de Bras-Rouge est « injustifiée » et « abusive ». «
Il y aura toujours des accidents en montagne' doit-on pour autant
interdire ta montagne au public, un des rares espaces de liberté
?», demande le professionneL Selon lui, Emeric Beaucheron et Dominique
Durant n'ont pas été les seuls à enfreindre l'arrêté. « Il y a des
gens qui continuent d'y aller », assure Bruno Saussau.
les dessous d'une dénonciation
Emeric Beaucheron et Dominique Durand ont été dénoncés par Philippe
Gaboriaud, canyoneur, ancien gérant de la société Kalanoro et actuel
conseiller technique auprès de l'antenne réunionnaise de la fédération
française de montagne (FFME). Pourtant, la FFME demande elle aussi
le réouverture de Bras-Rouge. Alors, pourquoi ce geste, mal compris
par l'ensemble des professionnels de la place ? « En tant que fédération,
on ne peut avoir d'autre position que de demander aux pratiquants
de respecter la loi. L'arrêté est injustifié, mais il existe.
Si l'on veut être respecté et entendu dans les réunions à la préfecture,
il faut être clair là-dessus », indique Philippe Gaboriaud. Voilà
pour les raisons officielles. Mais les querelles personnelles, malheureusement
fréquentes dans le monde du canyoning réunionnais, expliquent aussi
en grande partie cette dénonciation. Comme le dit un professionnel,
« il y a de fortes personnalités parmi nous, cela entraîne une spirale
de la vengeance déplorable ». Emeric Beaucheron a lui-même porté
plainte dans le passé pour mise en danger d'autrui contre
Philippe Gaboriaud. Le conseiller technique avait en effet coupé
des cordes laissées dans des canyons par différentes sociétés de
l'île. Ces « mains courantes » servent à sécuriser des passages
dangereux pour les clients. Philippe Gaboriaud ne dément pas et
s'explique : les cordes s'usent, un canyoneur peut s'en servir et
s'appuyer sur l'une d'entre elle qui pourrait lâcher. Mieux vaudrait
en installer à chaque descente et les enlever ensuite. Ce sont,
en effet, les règles que la fédération nationale a édictées. Mais
sur le canyon de Fleurs-jaunes, où une corde a été ainsi coupée,
les profe-sionnels effectuent des sorties quasiment tous les jours
: les mains courantes n'ont pas le temps de pourrir, elles sont
constamment surveillées... « Cela fait 22 ans que je pratique, je
n'ai eu à subir aucun accident mortel ; ce n'est pas à quelqu'un
qui est en procès suite à un décès de m'apprendre comment je dois
faire », s'emporte Emeric Beaucheron, en référence à l'accident
de 1996 dans lequel un guide de Kalanoro était impliqué. L'affaire
est en appel, la décision est attendue le 23 octobre.
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